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Vote FN, Pourquoi? – Analyse critique

Paru le 6 mai 2013 | Publié dans Enjeux institutionnels

Le livre :

Vote FN Pourquoi?, Catherine Bernié-Boissard, Elian Cellier, Alexis Corbière, Danielle Floutier, Raymond Huard
Edition au diable vauvert, 2013
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Qui est l’auteur ?

Des historiens, des géographes et un professeur des écoles avec une introduction d’Alexis Corbière, conseiller de Paris, membre du Parti de Gauche.

Ce qui est convaincant

Ce petit livre qui se veut très didactique se propose de nous expliquer pourquoi les électeurs se tournent vers le vote FN. Son ambition est de nous retracer à la fois l’histoire et les motivations du vote extrême droite dans le Gard, seul département à avoir placé Marine Lepen en tête au premier tour des élections présidentielles de 2012.

Ce qui est moins convaincant

L’apport de chaque intervenant est intéressant, la complémentarité des approches historiques et sociologiques dresse un portrait complet du département du Gard. Un département terre d’immigration depuis longtemps qui après avoir intégré de nombreuses générations d’immigrés dans les emplois ouvriers de l’exploitation saline, minière et agricole peine à trouver un nouveau dynamisme économique. Le livre décrit un territoire où la peur de la figure de « l’immigré » est aujourd’hui très présente.

La partie la plus intéressante est celle portée par l’historien Raymond Huard « une brève histoire de l’extrême droite en pays Gardois ». Il décrit en 6 phases l’évolution du vote extrême dans le département en mettant en lumière deux pics de popularité : la période du Poujadisme de 54 à 56 et la période allant de 2002 à la période actuelle. Le vote pour l’extrême droite a toujours existé dans le département et les tensions avec les populations immigrées, d’abord italiennes puis espagnoles et enfin maghrébines, est une constante.

La politique locale y est indissociable du cadre national. Ainsi, quand le général de Gaulle accède au pouvoir en 1962, le vote extrême connaît un coup d’arrêt, Jean-Marie Lepen ne réalise que 0,75% aux élections présidentielles de 1974 et ne peut se présenter en 1981, moment où l’exaspération sociale est portée par une ferveur populaire en faveur de la gauche Mitterrandienne. Le tournant libéral de 1983 explique aussi la montée en puissance du FN.

Que faut-il en retenir ?

Le livre oscille entre étonnement et part de dégoût pour le vote FN. Cette oscillation le rend globalement faible sur les explications de ce vote.

Le chapitre qui devrait le plus répondre à la question du « pourquoi ? » est celui porté par Catherine Bernié-Boissard, géographe et professeur à l’université de Nîmes : « Un vote unique, des causes multiples ». Elle exprime le primat de la question identitaire, une méfiance vis-à-vis de « l’autre » et un délitement des liens sociaux traditionnels. La fin de ce chapitre est pourtant révélatrice de la peine qu’ont les analystes à donner une explication au vote FN. Il révèle aussi la posture qui consiste très rapidement à tomber dans le jugement de valeur. A deux pages d’intervalle et juste avant de conclure, la géographe nous parle de délitement des liens sociaux traditionnels et qualifient en même temps la vie sociale Camarguaise comme : « un repliement sur les pratiques peu innovantes : les sociétés de chasse et les clubs taurins étant nettement plus nombreux que les associations sportives ou culturelles ». Et de conclure sur un puissant et argumenté : « La ville « Bleu Marine » est une ville où l’on s’ennuie ! ». La culture taurine, facteur d’intégration et de lien social en Camargue est considérée par l’historienne comme « peu innovante » et ennuyeuse.

Le « pourquoi » du titre traduit dès lors une profonde incompréhension des auteurs vis-à-vis du vote FN. L’approche historique est de bonne qualité mais ne permet pas de gommer le positionnement politique du livre et de donner une légitimité intellectuelle à celui-ci. Il se cantonne à une énumération brève des facteurs jugés à priori explicatifs du vote FN sans appuis statistique ou preuves véritables de l’impact de ces facteurs. Le jugement de valeur et le constat de faiblesse intellectuelle de l’électorat FN (bien plus que du positionnement du parti jugé stratégique) rend le livre difficilement abordable pour qui cherche vraiment à comprendre cet électorat.

 

Cédric Masera